lundi 21 septembre 2015

Le cas Onfray

Michel Onfray n'est pas certainement pas un "politique". Ni un "philosophe" au sens noble de ce terme qui, comme le reste, est victime d'une prodigieuse inflation, prouvant au besoin que l'Homme moderne est le contraire du légendaire alchimiste, capable de transformer les excréments en or.

Mais médiatique, il l'est assurément. Sous ce label de "penseur médiatique" - et donc forcément de "bon client" - il forme avec les agrégés B.-H. Lévy et A. Finkielkraut, rejoints par E. Zemmour, tout de même diplômé de Sciences Po, un quatuor d'enfer que le monde entier doit - ou devrait - nous envier.

La dernière polémique en date, dont on sait que nos médias raffolent comme le junkie de la seringue, tourne autour d'une interview accordée par M. Onfray au Figaro (1) où il dit par exemple (je souligne) :

 Le Figaro : Une partie de l’opinion publique française est réticente à l’idée d’accueillir des réfugiés. Comment analysez-vous cette réaction ?

Michel Onfray : « Le peuple français est méprisé depuis que Mitterrand a converti le socialisme à l’Europe libérale en 1983. Ce peuple, notre peuple, mon peuple, est oublié au profit de micropeuples de substitution : les marges célébrées par la Pensée d’après 68 - les Palestiniens et les schizophrènes de Deleuze, les homosexuels et les hermaphrodites, les fous et les prisonniers de Foucault, les métis d’Hocquenghem et les étrangers de Schérer, les sans-papiers de Badiou. Il fallait, il faut et il faudra que ces marges cessent de l’être, bien sûr, c’est entendu, mais pas au détriment du centre devenu marge : le peuple old school auquel parlait le PCF (le peuple qui est le mien et que j’aime) et auquel il ne parle plus, rallié lui aussi aux dogmes dominants

Le Figaro : Est-ce «ce peuple» qui vote Marine Le Pen ?

Michel Onfray
: «C’est à ce peuple que parle Marine Le Pen. Je lui en veux moins à elle qu’à ceux qui la rendent possible. Ce peuple old school se voit marginalisé alors que les marges deviennent le souci français prioritaire, avec grandes messes cathodiques de fraternités avec les populations étrangères accueillies devant les caméras du 20 heures. Si ce peuple pense mal, c’est parce que nombreux sont ceux qui l’aident à mal penser. Qu’un paysan en faillite, un chômeur de longue durée, un jeune surdiplômé sans emploi, une mère seule au foyer, une caissière smicarde, un ancien avec une retraite de misère, un artisan au bord du dépôt de bilan disent : «Et qu’est-ce qu’on fait pour moi pendant ce temps-là ?» Je n’y vois rien d’obscène. Ni de xénophobe. Juste une souffrance. La République n’a pas à faire la sourde oreille à la souffrance des siens

Il est évident qu'en citant des noms comme G. Deleuze, G. Hocquenghem, R. Schérer et A. Badiou, qui ont tous enseigné - coïncidence ? - à l'université de Paris-8 (Vincennes/Saint-Denis), M. Onfray marche sur les plate-bandes de son "nouvel ami" E. Zemmour en fustigeant la "pensée de 68" et en dénonçant la gauche bien-pensante comme il le fera une semaine plus tard, à peine arrivé sur le plateau de la grand messe cathodique, célébrée tous les samedis soir par le maître de cérémonie et de l'info-divertissement Laurent Ruquier.

Ensuite, l'utilisation du mot peuple : dans le court extrait cité, le mot revient huit fois, et même un interprète peu chevronné constatera une répétition emphatique (Ce peuple, notre peuple, mon peuple) et son recrutement pour une confession exaltée d'appartenance (le peuple qui est le mien et que j’aime). Cette réaction émotionnelle en chaîne contraste avec la seule occurrence d'un quasi synonyme, bien moins connoté : les populations qui, elles, sont étrangères.
 

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Dans son analyse de cette interview, le directeur de Libération, Laurent Joffrin commente l'un des passages de l'extrait cité  (2) :

La phrase «le peuple français est méprisé» est un pur anathème. Sur quoi repose-t-il ? Sur le virage de 1983 ? En quoi le choix européen adopté à cette époque traduit-il un «mépris du peuple» ? Ses deux principaux protagonistes, Pierre Mauroy et Jacques Delors, sont d’origine populaire. Ils ont choisi cette politique parce qu’elle leur semblait la meilleure ou la moins mauvaise et non par mépris du peuple. On peut la contester, juger qu’elle était néfaste, dangereuse, antisociale, etc. Mais pourquoi psychologiser de la sorte cette décision qui serait fondée sur le «mépris de classe» ? Onfray stigmatise l’usage de l’émotion en matière d’immigration. Mais aussitôt, il recourt aux mêmes armes en expliquant que les artisans de la rigueur ne sont pas seulement dans l’erreur, mais qu’ils agissent par morgue ou par mépris, ce qui est faux, de toute évidence.

Mais c'est un second passage de l'entretien qui ne pouvait manquer d'attirer l'attention d'un éditorialiste politique : C’est à ce peuple que parle Marine Le Pen. Je lui en veux moins à elle qu’à ceux qui la rendent possible. - L. Joffrin écrit à ce propos (ibid.) :

[...] Ainsi Onfray en veut moins à Marine Le Pen qu’à ceux «qui la rendent possible». Qui désigne-t-il ? On devine qu’il s’agit de ceux qui la combattent verbalement, à commencer par la gauche, et qui sont accusés de mener une politique qui fait son jeu. Quelle politique ? Celle qui se livre à des «messes cathodiques» en faveur des immigrés, dixit Onfray, celle qui fait passer les étrangers avant les Français qui souffrent. Assénée de cette manière, l’affirmation ravit les lecteurs du Figaro et, au-delà, les électeurs du FN qui voient leurs idées légitimées par un philosophe médiatique venant de l’autre bord. Ainsi le gouvernement français ferait systématiquement passer les étrangers avant les Français dans la définition de ses priorités, argument repris jusqu’à plus soif par le FN avec efficacité. Mais cet argument est-il juste, vrai, vérifié ? Si l’on parle de prestations sociales, l’argument ne tient pas. La sécurité sociale gère des assurés ; la plupart sont Français et si les étrangers en bénéficient aussi, c’est pour la bonne raison qu’ils paient des cotisations, au même titre que les nationaux. Nul privilège dans ce système. Les deux seules prestations sociales spécifiques dont les étrangers bénéficient sont l’AME, qui permet de se faire soigner même si l’on est sans papiers, et le logement d’urgence prévu pour les immigrés. Mais les sommes engagées sont faibles en regard des masses financières de notre système social (même si elles portent sur plusieurs milliards). Michel Onfray veut-il supprimer ces deux types de prestation ? Si oui, qu’il le dise, au lieu de jeter un discrédit général sur la sécurité sociale, accusée de maltraiter les nationaux au profit des étrangers. On verra alors un philosophe venu de l’extrême gauche refuser qu’on soigne les sans-papiers. Onfray est-il sur cette position ? Ou bien se cantonne-t-il dans des généralités approximatives qui créent autour du FN un environnement favorable ?

M. Onfray ne pouvait laisser passer un tel "affront", même si ses déclarations n'y étaient pas pour rien. Il s'empresse donc de "réagir" dans les colonnes du Monde, antre réputé de la "bien-pensance" du centre gauche, où il se plaint sous le titre quelque peu étrange de « Marine, si tu m’entends... » (3) :

Il y a un procédé psychologique bien connu dans les cours de récréation dont la formule est : « C’est celui qui le dit qui y est ». Qu’on me reproche d’être l’allié objectif de Marine Le Pen est aberrant ! Qu’elle le dise n’est pas étonnant dans sa course à la respectabilité, dans son envie d’avoir des noms d’éventuels compagnons de route, dans son besoin stratégique et tactique d’un point de vue électoral de remplir le vide intellectuel de son parti...

Le lecteur intéressé pourra consulter la suite de cet exercice d'auto-défense sur le site du journal. Or, depuis le temps, notre intellectuel médiatique n'a peut-être toujours pas intégré que son statut - ce droit à la parole qui est refusé à l'immense majorité des gens - comporte un certain nombre de codes à respecter et de pièges à éviter. Que l'idéal serait une parole responsable, nuancée, quelque peu distanciée, qui ne cède ni aux affects ni à la vulgarité ambiante.

Or, après des livres excessivement polémiques où il attaque par exemple Freud et Sartre, sans rendre justice à l'importance déterminante de l'un pour l'histoire des idées et de l'autre pour le monde des lettres (avec, en particulier, ses pièces, ses premiers romans, ses essais sur Baudelaire, sur l'imaginaire), M. Onfray s'est quelque peu discrédité auprès de ses pairs, comme d'ailleurs avant lui B.-H. Lévy, par exemple lorsqu'il dut subir la sévère critique de l'historien Pierre Vidal Naquet à propos de son Testament de Dieu (Paris 1979) [ici]. - C'est dans ce sens que va l'analyse de Jacques Bouveresse [] qui déplore d'une part la formidable baisse de niveau au sein d'une intelligentsia française, naguère mondialement respectée, et de l'autre le prodigieux refuge que constituent les médias pour ces intellectuels voulant échapper à une confrontation défavorable avec l'Académie, qui pourrait à l'occasion montrer l'inconsistance des idées avancées, le manque de rigueur dans le choix des références et les erreurs scientifiques manifestes. - Rien ne sert ici de mettre en avant des origines modestes : fils de familles paysannes, Jacques Bouveresse et son collègue Pierre Bourdieu n'ont également pu réussir que grâce à l'école de la République mais, après avoir brillamment passé le concours somme toute scolaire de l'agrégation, ils ne se sont pas assis sur leurs lauriers et, conscients de leur vocation, ils ont suivi à l'intérieur même de l'Université un parcours pour le moins original et même, par certains côtés, résolument "anti-académique".

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À côté de ce qui peut être interprété comme un rapprochement avec certaines options politiques de l'extrême-droite - et c'est là tout le problème car dans ce registre, tout est affaire d'interprétation, non de "vérité" - on note un refus plutôt suspect du jeu démocratique, même si - ou à plus forte raison parce que - celui-ci se compose également d'"apparences" et d'hypocrisies. Dans le Monde (loc. cit.), M. Onfray écrit encore :

Marine Le Pen n’est pas plus ma tasse de thé que Hollande ou Mélenchon, Sarkozy ou Bayrou. Qu’ils s’en aillent tous comme dirait l’autre. Je suis devenu et resterai abstentionniste. [...] Je ne crois plus qu’à la politique de la base, celle du peuple qui dit non...

Et de conclure son article par un refus de voter aux Présidentielles. C'est surtout ce message d'un homme public, qui s'adresse à un nombre important de citoyens et d'électeurs, qu'il conviendrait d'analyser. N'a-t-il donc pas conscience de la formidable caisse de résonance que forment les organes de presse et les émissions de télévision qui l'invitent à s'exprimer quand il le souhaite, qu'il s'agisse de développer ses motivations profondes, de panser sa blessure narcissique, de dire qui est de gauche (lui-même) et qui ne l'est pas (les bien-pensants), de faire la promotion du dernier de ses nombreux livres, ou bien de tout cela en même temps ?

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Je m'abstiendrai ici de commenter - à la fois pour une question d'énergie, de temps et de place - le "passage à l'antenne" de M. Onfray "chez Ruquier", dont le point d'orgue médiatique fut l'altercation avec Yann Moix (4). Ce genre de pugilats verbaux ravit la galerie et rend toujours plus hasardeux l'emploi des mots qui, discrédités, finissent par ne plus rien dire du tout : "Les mots abstraits [...] se décomposaient dans ma bouche comme des champignons moisis", écrivait déjà - voici plus d'un siècle ! - Hugo von Hofmannsthal. Mais il semble bien que sa Lettre (5) soit toujours en souffrance.

Références / Liens

(1) Interview de M. Onfray dans > Le Figaro, 10/9/2015 (abonnement)
(2) Analyse de Laurent Joffrin dans
le journal > Libération, 14/9/2015
(3) Article de M. Onfray dans
> Le Monde, 19/9/2015
(4) Passage de M. Onfray dans l'émission > On n'est pas couché, France 2, 19/9/2015  (vidéo sur YouTube). - Je tiens à signaler la façon de s'exprimer du capitaine Philippe Martinez (à 40'), dont la brève intervention constitue une césure remarquable dans le flux continu des professionnels de la parole et le formalisme usant des questions et des réponses. - C'est dans ce sens que va l'une des rares incursions de Pierre Bourdieu (1930-2002) dans l'espace médiatique [Arrêt sur Images, janvier 1996], qu'il relate dans son article intitulé Analyse d'un passage à l'antenne (Monde Diplomatique, avril 1996) [ici in extenso]. La même année, le sociologue revient sur ces problèmes d'une manière plus générale au cours d'entretiens dans son bureau du Collège de France, réalisés par Gilles L'Hôte et intitulés : Sur la télévision & Le champ journalistique et la télévision.
(5) L'écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) est l'un des éminents représentants de la "Modernité Viennoise".
Une lettre (ou Lettre de Lord Chandos à Francis Bacon) est d'abord parue les 18 et 19 octobre 1902 dans les colonnes du Berliner Zeitung > Original allemand > Traduction anglaise > Commentaire de Jacques Le Rider (1994) - Je traduis (littéralement) la phrase complète : "Je ressentis un malaise inexplicable à simplement prononcer les mots 'esprit', 'âme' ou 'corps', [car] les mots abstraits, que par nature la langue (Zunge) doit bien utiliser pour donner le jour à un quelconque jugement, se décomposaient dans ma bouche comme des champignons moisis."

1 commentaire:

  1. Onfray passe trop à la TV ...pour un penseur qui se veut anti-système passer autant sur les médias du système, c'est un peu louche ...et puis le Michel varie beaucoup ...libertaire un jour, chevènementiste le lendemain ...

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