mercredi 12 août 2015

En lisant Heidegger...


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Ce texte de H. - Vom Ereignis (1) - qui date essentiellement des années 1936-1938  n'est finalement que mots : il ne se rapporte plus à rien, n'a plus d'objet et ne laisse au lecteur que l'adhésion totale ou le rejet (l'incompréhension) sans possibilité de débat critique : exclusion totale de l'autre, du « tiers », de la « matière ». - Dans ce texte, on trouve d'incessantes redéfinitions des concepts (2) : le jeu philologique sur les mots – censés porter un sens « originaire » - prime sur la nécessité de forger une conceptualité claire et rigoureuse pour exprimer une pensée nouvelle, ce qui a été tenté, mais non mené à terme, dans Sein und Zeit (3), œuvre majeure que l'on sait inachevée, sans que l'on ait – à ma connaissance - vraiment approfondi la raison de cet « inachèvement ». Le bon sens voudrait que l'entreprise ne pouvait aboutir car le projet de dépassement (« déconstruction ») de la métaphysique « au fil de la question de l'Être » n'échappait pas lui-même à la métaphysique, fût-ce sous l'égide d'une ontologie « fondamentale » (4). - Ce cogitus interruptus n'est en tout cas pas dû à l'angoisse de la page blanche, à un blocage ou une panne d'inspiration quelconques, et encore moins à une interdiction officielle (5) puisque H. n'a cessé d'écrire, de publier et d'enseigner par la suite, avant, pendant et après la guerre, l'édition complète comptant aujourd'hui une centaine de volumes.

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Il faut reconnaître que c'est « l'engagement » de Heidegger qui sort cette philosophie d'un cadre qu'elle n'aurait jamais dû abandonner car on peut y noter une affinité importante avec les mouvements poétiques de « l'art pour l'art », ce dont attestent ses interprétations de Hölderlin, Trakl ou Rilke, qui n'avaient rien de « poètes engagés ». - On peut dire à sa décharge que l'engagement lui est « tombé dessus », aussi et surtout parce qu'il y avait dans Sein und Zeit, et plus encore dans Was ist Metaphysik ? (6) des éléments qui permettaient de mettre ces textes au service de l'idéologie totalitaire ou en tout cas de ne pas rendre nécessaire leur bannissement, ce que même les heideggeriens les plus fervents devraient pouvoir admettre. - Il faut également reconnaître que Heidegger a été un grand professeur de philosophie : en témoigne l'attachement de ses élèves et des nombreux étudiants qui sont « entrés en philosophie » grâce à la lecture de ses textes. Sans doute la vocation de H. oscillait-elle entre celles d'un prêtre et d'un poète. Devant ce dilemme, la décision pour la philosophie n'était pas une mauvaise chose. Mais son exposition à la sphère publique dans ces années de barbarie civile ne pouvait manquer de porter un coup fatal à l'œuvre car son auteur n'était pas vraiment fait pour la résistance. - A-t-il manqué de courage ? Ne savait-il pas ce qui se passait : son talent d'interprète n'a-t-il pas suffi pour « décrypter » la situation, « découvrir » le vrai visage des bourreaux qui se cachait derrière le masque du bon bourgeois cultivé ? - Et ensuite, lorsque le monde entier « savait » : s'est-il excusé pour son rôle ? a-t-il simplement reconnu avoir participé à son niveau au système totalitaire ? - Je suppose que la motivation première de son silence, que l'on sait aujourd'hui coupable, était de sauver son œuvre. Mais comme celle-ci était déjà devenue illisible (7), la moindre des choses eût été une clarté et une honnêteté exemplaires dans ce registre si difficile - et toujours mal famé - de l'autocritique. Malheureusement, il n'y a eu que quelques bafouillages obscurs sans commune mesure avec l'accumulation de preuves contre lui, qui ont récemment atteint leur paroxysme avec la publication des Cahiers Noirs (8).

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Notes


(1) M. Heidegger, Contributions à la philosophie. - Vom Ereignis (« De l'événement »), GA (Édition complète), Tome 65, Francfort 1989. - À en croire la notice de l'éditeur, il s'agit d'une suite de Sein und Zeit (réf. note 3). - Je viens de trouver un article sur la traduction des Contributions par François Fédier, grand défenseur de H., qui est absolument édifiant : http://www.slate.fr/tribune/84783/la-traduction-assassine-dheidegger. - Mais si le rédacteur dit des choses assez justes et semble bien renseigné sur l'historique du problème, il n'a pas connaissance de la version originale du livre dont l'impression de lecture, certes trop sommaire, a motivé la présente note.
(2) op.cit. par exemple p. 196 : « Sein meint hier Seiendheit und nicht wie in Sein und Zeit...» etc. - S'ajoute l’orthographie archaïsante de Sein qui s'écrit ici « Seyn ». - Et l'introduction de nouveaux néologismes tels que « Wesung », « Anwesung », ou « Wendungspunkt » pour Wendepunkt, censé annoncer un nouveau concept « décisif » : « die Kehre » (« le tournant »).
(3) M. Heidegger, « Sein und Zeit », édité par E. Husserl dans son Jahrbuch für Philosophie und phänomenologische Forschung. M. Niemeyer, Halle 1927.
(4) « Fundamentalontologie ». On serait tenté de dire : « ontologie fondamentaliste ». À mon sens, Heidegger n'a jamais eu l'intention d'abandonner « l'ordre transcendantal » de la métaphysique : la « déconstruction » n'est pas à prendre au sens de « destruction », même si l'auteur nous y invite avec son projet de « destruction de l'histoire de l'ontologie » (Sein und Zeit , op. cit., § 6).
(5) Dans l'Allemagne nazie, on appelait l'interdiction de publier « Schreibverbot », c'est-à-dire l'interdiction d'écrire. On appréciera la différence.
(6) M. Heidegger, Was ist Metaphysik ? (« Qu'est-ce que la métaphysique »). Il s'agit de la conférence inaugurale à l'Université de Freiburg (24 juillet 1929), où H. va occuper la chaire de son maître E. Husserl. - Ce court texte augmenté d'une postface en 1943 et d'une introduction en 1949 est d'une importance capitale pour comprendre le projet du philosophe développé deux ans plus tôt dans Sein und Zeit. - Sur un site consacré à Sollers, on pourra consulter la version française de Roger Munier  - Manquent l'introduction et la postface mentionnées dans la note. La traduction de Munier n'est sûrement pas parfaite - ce genre de texte étant plutôt impossible à traduire - mais elle peut donner une première idée. - Il existe également une traduction d'Henry Corbin, qui est peut-être plus aboutie.
(7) Si par endroits son langage pouvait déjà être qualifié d'hermétique, la compromission idéologique de l'auteur réduit encore la « lisibilité » de son œuvre. - Si l'on s'en donne la peine, on peut très bien suivre et comprendre cette pensée dans les premiers textes (1927-29). Mais il est surprenant de constater que l'hermétisme de l’œuvre - à l'image des Contributions à la philosophie - augmente sensiblement avec la compromission idéologique de l'auteur. 
(8) M. Heidegger, « Schwarze Hefte », 1931-41, GA, tomes 94 à 96, édit. Peter Trawny, Klostermann 2014. - Cette publication donne de nouveaux « indices concordants » pour l'adhésion de l'auteur au mouvement nazi, ce qui implique une « mise au pas » (Gleichschaltung) et donc une « adaptation » de son enseignement et de ses publications aux exigences idéologiques du mouvement. Qu'il gardait également la « ligne » dans ses notes privées qui font l'objet de cette publication – tardive : sur recommandation de l'auteur - cela ne fait qu'ajouter à l'image du « nazi convaincu » qui ne peut manquer de s'imposer désormais.

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 Martin Heidegger vers 1933, photo picture-alliance / akg-images

PS. - Confirmant certains points de la présente note, l'article édifiant
de Markus Gabriel (in Die Welt, 28 mars 2015), dont est tirée la photo ci-dessus, commente la dernière livraison des Cahiers Noirs : "Anmerkungen I–V" (Schwarze Hefte 1942–1948). Edit. Peter Trawny. Klostermann, Francfort 2015. - Le constat de ce jeune professeur de philosophie est dévastateur. H., qui avait programmé ces publications après - et après seulement - la parution de l'ensemble de ses autres textes, savait-il que ses Cahiers risquaient de ruiner son œuvre ? Ou bien estimait-il que l'on serait indulgent après la lecture des quelque 90 livres publiés auparavant ? - Mais qui est donc capable - et qui a simplement le temps - de lire, d'étudier tout ça ? - En tout cas, on ne peut s'empêcher de poser cette autre question : H. espérait-il avoir raison à la fin, espérait-il en 1948 un retour - ou en 1942 encore la « victoire finale » - du « régime » ? -  Cela dit, une chose est sûre : la photo à l'insigne n'est pas un montage, mais bien un point de déshonneur. L'illustration d'une erreur monstrueuse dont l'ombre ne cessera de planer sur l’œuvre de ce philosophe réputé incontournable. - Pour terminer, face à la prolifération de néologismes et d'orthographies fantaisistes, M. Gabriel conclut que H. devait s'en douter un peu lui-même : il aurait été un mauvais poète. Ce qui, en parlant de vocation, ne fait que renforcer cet autre constat, tout aussi impitoyable : comme prêtre philosophique, il aura tout de même fait un sacré malheur !